Avant de continuer de parler de vos projets en cours et à venir, dans la première partie de cette interview tu nous a raconté vos motivations dans la conception des du-touch et comment ils ont été reçus par le public. Est-ce que tu peux résumer les grandes lignes pour ceux qui n’ont pas lu la première partie ?

Oui, je disais qu’avec Jules et l’équipe Dualo, nous voulions créer les instruments d’aujourd’hui pour les musiques d’aujourd’hui. Mais qu’en fait, nous avons créé l’instrument du futur pour les musiques d’aujourd’hui (rires).

Au-delà de leur look “d’accordéon du futur” qui ne plaît pas à tout le monde, au-delà de la difficulté de faire admettre qu’il est possible d’inventer des dispositions des notes autres que celles du clavier piano et de la guitare, et enfin au-delà de l’absence d’intérêt des médias autres que francophones, il y a une chose sur laquelle nous nous sommes un peu trompés.

Nous étions convaincus que, comme nous, tout le monde avait envie de ressentir du plaisir en jouant de la musique et plus particulièrement de jouer avec des amis le soir et le week-end, comme nous l’avons fait quand nous étions jeunes.

Mais une grande partie des jeunes d’aujourd’hui a grandi dans un monde dans lequel on ne fait pas de musique entre amis en soirée : celui qui a un super téléphone et un abonnement Spotify, Deezer ou YouTube va mettre les morceaux qu’il aime, et dans le meilleur des cas quelques uns chanteront par dessus la chanson. Je grossis un peu le trait mais voilà, ce qui était un besoin pour nous n’existe pas pour eux, car ils ont grandi avec d’autres habitudes.

Et pourtant nous n’avons pas faux sur toute la ligne, car plus de 85% des 12-25 ans écoutent de la musique tous les jours alors que seulement 69% regardent des vidéos tous les jours. Et si environ 12% de la population des pays développés pratiquent la musique, 85% des personnes interrogées aimeraient savoir jouer d’un instrument.

C’est d’ailleurs pour ces raisons que nous avons beaucoup travaillé depuis 2019 sur le du-game et plus particulièrement en 2021 et 2022 avec des enseignants de la musique.

Nous avons fait de nombreux ateliers de découvertes avec des publics de tous âges et de tous niveaux, et nous avons pu prouver qu’il est possible d’avoir une grande satisfaction en moins de deux heures sans notions théoriques.

Dans un sens, nous avons réussi, car près de 55% des gens qui achètent un du-touch S se considèrent comme débutant en musique. Reste que nous sommes conscient que 500€ (NDLR : le prix d’un du-touch S), c’est un tarif élevé quand on veut commencer la musique.

Nous avons conclu la première partie de l’interview en évoquant la suite, et tu disais que vous avez séparé votre savoir-faire en trois parties : le clavier dualo, le workflow créatif et la pédagogie. Comme tu évoques souvent les idées, les envies et les besoins qui vous ont guidés dans vos inventions, peux-tu nous dire ce qui vous a amené à cette séparation ?

Tout d’abord nous nous sommes penchés sur les mécanismes qui font qu’on choisit de jouer tel ou tel instrument. Après avoir interrogé de nombreuses personnes, si on met de côté les “je voulais ressembler à…” ou les “mes parents m’ont poussé à…”, nous avons identifié trois phases : l’émotion, l’exploration, l’intellectualisation.

L’émotion pure, c’est quand tu entres en contact avec la corde, la touche, le métal, la hanche, et que le premier son sort. Même si c’est difficile et compliqué, c’est ce qui peut faire choisir le violon ou la trompette. Il faut que ça résonne en toi, que tu te dises “Wahoo! Il y a moyen de faire des trucs de fous avec ça” .

Une fois que l’émotion est passée vient le temps de l’exploration, qui fait passer de quelques secondes de jeu à des minutes puis des heures. Il faut avoir la sensation qu’on en a sous le pied en même temps que la satisfaction qu’on avance, mais que le chemin n’est pas vertigineux.

Et enfin, l’intellectualisation, c’est quand tu veux aller plus loin, que tu veux créer ou jouer des mélodies ou des morceaux entiers. C’est dans cette phase que beaucoup abandonnent car il y a plus de travail et moins de satisfactions rapides.

Avec notre expérience sur les du-touch, nous savons que le clavier dualo est un accélérateur formidable pour l’exploration et l’intellectualisation, puisqu’il aide à savoir où sont les notes qui sonnent bien entre elles. Et pour la capacité à créer des morceaux entiers, notre processus de création optimisé a plus que fait ses preuves, même avec des débutants absolus.

Du coup, nous nous sommes concentrés sur la phase d’émotion pure et nous avons eu envie de donner plus de vie aux touches de notre clavier. Qu’avec le simple fait d’appuyer sur une touche tu te dises “wahoo c’est génial” et que tu aies envie de continuer à jouer avec cette touche, avant même d’avoir envie d’en toucher une autre.

Pour caractériser le geste le plus naturel, il nous a suffit de regarder des dualistes jouer avec un son de violoncelle pour savoir ce qui manquait aux du-touch.

Cela fait donc deux ans que Stéphane, notre ingénieur en mécanique et électronique, et Vincent, notre ingénieur en développement logiciel, travaillent sur une nouvelle surface de contrôle ultra sensible et expressive. Et les deux savent de quoi ils parlent, parce qu’ils ont fait leurs armes chez Expressive E, une société française qui conçoit des interfaces musicales expressives.

Sur la vidéo qui est présentée ici, il n’y a qu’un grand clavier, est-ce que c’est normal ?

Oui ! Nous avons travaillé pour réunir les deux claviers en un seul, parce que nous avions l’objectif de diminuer encore plus le temps de prise en main. Et sans rentrer dans les détails dès aujourd’hui, je peux dire que ça fonctionne vraiment bien, que ça ouvre beaucoup de nouvelles possibilités. En guise de teaser, voici une information supplémentaire : dans ce clavier dualo élargi, on peut avoir autant un clavier gauche qu’un clavier droit…

Dans la vidéo, on voit que c’est un prototype et qu’il n’a pas les mêmes boutons que sur un du-touch. Vous avez changé le workflow créatif ? Est-ce qu’un dualiste va retrouver ses habitudes ?

La base du workflow créatif reste bien la même que sur un du-touch, les habitués s’y retrouveront tout de suite. On ne le voit pas sur ce prototype, mais nous avons ajouté quelques boutons pour avoir des accès immédiats à des fonctions spécifiques, comme un bouton play/pause. Ainsi, nous avons gagné en simplicité et en clarté, surtout pour les musiciens ayant déjà l’habitude d’utiliser d’autres instruments électroniques.

Nous avons aussi ajouté quatre potentiomètres pour moduler le son, et nous n’avons gardé qu’un slider, qui est utilisé pour d’autres choses, plus temporelles.

La grande nouveauté c’est que nous avons dissocié le contrôle de l’intelligence. Le clavier est donc devenu un contrôleur, et le workflow et la synthèse sonore sont déportés sur un autre appareil. Cela ouvre beaucoup de nouvelles possibilités et cela permet de respecter une des valeurs fortes de la société Intuitive Instruments, celle d’essayer de créer des produits les plus éco-responsables possibles. Comme par exemple concevoir des objets qui auront une durée de vie la plus grande possible et qui s’adaptent aux besoins et aux configurations de chacun : inutile de mettre un processeur dans un objet si l’utilisateur final a déjà un processeur plus puissant dans sa poche.

Dans cette logique, après d’intenses débats, en interne et avec des musiciens dualistes ou non, nous avons décidé d’enlever l’écran du nouvel instrument. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de version avec écran, mais que la version “de base” n’en a pas parce que nous pensons qu’il aurait fait double emploi dans la plupart des scénarios d’usage.

Pour être plus concret, cela fait deux ans que nous travaillons sur une application multiplateforme, un looper-séquenceur multipiste qui reprend le workflow des du-touch et ajoute une multitude de nouveautés pour créer de la musique intuitivement. Il y a même des choses qui n’existent dans aucun autre logiciel de création musicale.

L’idée est que l’application sert aussi d’interface graphique. Toute action qui est faite sur l’objet physique peut aussi être faite sur l’application, qui devient une extension de l’objet lui-même.

Pour tous nos développements, nous avons choisi le chemin qui permet d’ouvrir au maximum vers l’existant. Du coup pour la synthèse sonore, notre application permet de charger tous les plugins et les synthétiseurs virtuels existants car elle est compatible avec tous les standards : VST3, Audio Units, LV2,… Bien sûr nous fournirons comme pour les du-touch une banque de sons déjà intégrée dans l’application. Nous avons déjà plus de 200 sons qui ont été créés spécifiquement pour l’expressivité de notre nouveau clavier, en nous appuyant sur l’un des meilleurs synthétiseurs open-source du moment.

Nous avions aussi comme objectif que chaque élément de notre savoir-faire soit autonome : le clavier pourra donc être utilisé avec n’importe quel logiciel ou machine compatibles MIDI et notre application pourra être utilisée avec n’importe quelle interface de contrôle compatible MIDI.

C’est enthousiasmant ! Et pour la partie pédagogique ?

C’est encore trop tôt pour en parler, mais nous pouvons déjà dire que les du-game actuels seront évidemment portés vers notre nouvelle plateforme.

J’ai encore plein de questions, mais pour finir cette semaine, est-ce que vous avez trouvé un nom pour ce nouveau clavier ?

Oui. Exquis.